Aux racines du mal… Un essai coup de poing de Venance Konan / Philippe Di Nacera

Venance Konan est un intellectuel ivoirien qui n’a pas l’habitude de mâcher ses mots. Sa réputation d’écrivain et de journaliste a largement dépassé les frontières de la Côte d’Ivoire. Ceci explique, sûrement, en partie, cela. Depuis qu’il a été nommé, il y a sept ans, à la direction du quotidien pro-gouvernemental, Fraternité Matin, cette belle plume a choisi de ne pas la tremper dans l’eau tiède. Avec Venance, un chat est un chat. Au fil de ses éditoriaux, il n’hésite pas à vertement dénoncer certains comportements de ses compatriotes, simples citoyens aussi bien que gouvernants. 

Ses mots, simples et tranchants, il les met au servir d’un essai aussi bref (150 pages) qu’érudit et incisif, au titre évocateur, « Si le Noir n’est pas capable de se tenir debout, laissez-le tomber. Tout ce que je vous demande, c’est de ne pas l’empêcher de se tenir debout. », qu’il publie ces jours-ci aux éditions Michel Lafont, à Paris. Venance Konan annonce la couleur dès la deuxième page, se demandant « si la meilleure façon d’aider l’Afrique ne serait finalement pas d’arrêter de l’aider et de laisser les Africains se débrouiller comme des adultes ». Autrement dit, il estime que les africains ont suffisamment « tendu la main » depuis leurs indépendances. Qu’ils fassent bien ou mal, ils doivent maintenant se débrouiller. 

Pour l’auteur, l’enfer est pavé de bonnes intentions. Avec ironie, il met en boîte tous ceux qui, de bonne foi et pétris de bons sentiments, qu’ils soient des particuliers ou des ONG, des associations, des religieux ou des laïcs, pensent venir en aide aux Africains, le font trop souvent avec une méconnaissance des réalités du continent et un soupçon de condescendance qui lui est insupportable ( « Il y a les bonnes âmes qui, si elles sont privées de l’occasion d’aider les pauvres Africains, risquent de perdre leur place au paradis, et surtout leur image de bons samaritains. »). Avec les institutions financières internationales, Banque Mondiale, FMI ou autres, « c’est peu de dons et beaucoup de crédits (…). Si  elles s’arrêtent, elles disparaissent».  Quant aux Pays développés, d’Occident, d’Orient ou d’extrême Orient, leur aide sonnante et trébuchante, conditionnée à l’accès aux marchés intérieurs, aux ressources et matières premières du continent, ils sont soupçonnés d’agir avec cynisme. Car eux savent trouver leurs intérêts sous couvert d’aide au développement. Aidez-nous à nous aider, semble dire a contrario l’auteur, et gardez vos bons sentiments et votre cynisme qui nous maintiennent dans une forme de dépendance. « Prisonniers de l’aide, nous le sommes. Nous sommes aujourd’hui convaincus que sans l’aide des pays riches, nous ne sommes plus rien. »          

Ce constat sans appel étant fait dès les premières pages, l’auteur cherche à comprendre : « Comment nous, peuples d’Afrique, en sommes arrivés là, à cet état d’éternels mendiants ou d’assistés et qui plus est, pourquoi nous nous complaisons dans cette situation? ». Pour cela, il nous fait remonter le temps, jusqu’aux origines même de l’esclavage, y compris à ses justifications bibliques. Une  perspective historique passionnante. Dans ce chapitre, l’on apprend notamment que Montesquieu, le plus grand philosophe français des Lumières, avait, le plus naturellement du monde, des idées bien sombres en ce qui concerne les africains. Vivant au 18ème siècle, il partageait avec ses contemporains l’idée que l’ « on ne peut se mettre dans l’esprit que Dieu, qui est un être très sage, ait mis une âme, surtout une âme bonne, dans un corps tout noir ». Pendant plus de trois cents ans, les noirs, sans âme, esclavagisés par les blancs, sont donc arrachés à leur continent pour mettre en valeur les terres d’Amérique. Sans parler de l’esclavage pratiqué par les arabes sur les noirs et qui a duré 14 siècles, selon certaines recherches. 

L’esclavage étant devenu « chose normale », il convient de le perpétuer sous une forme différente, lorsque l’industrialisation le rend inutile dans sa forme première : vient donc le temps des colonies qui, pour Venance Konan, est une manière de poursuivre le même but d’asservissement de la race noire au service de l’économie blanche. Voici comment, explique -t-il, le peuple noir a été conditionné, au fil des siècles, à se sentir en position d’infériorité, sans culture, sans histoire. « Pendant des siècles, on nous martela que nous étions à peine des hommes, des attardés mentaux, que nous n’avions pas d’histoire (…). Et l’on se disputa avec les Arabes le privilège de nous faire brûler nos masques, nos idoles, nos statues, et au passage, l’on fit disparaître tout ce qui prouvait que nous eûmes un passé brillant. Bref, nos cultures furent complètement saccagées et nos sociétés sciemment désorganisées ». Comment ne pas imaginer que cela ne pourrait laisser de traces? Des blessures si profondes et si lointaines que les noirs, selon Venance Konan, en sont venus à se nier eux-même : « En fin de compte, le rêve de réussite de tout Noir africain qui se respectait fut de devenir blanc.  À défaut d’avoir sa couleur et ses traits, l’Africain voulut vivre comme le Blanc (…). L’Afrique vaincue, colonisée, dominée, a fini par perdre son âme. Les Africains se sont convaincus qu’ils sont inférieurs aux Blancs ».

L’ouvrage a le mérite de rappeler les travaux du grand universitaire sénégalais, Cheikh Anta Diop, à qui l’on doit d’avoir rétabli, dès 1954, la vérité historique et, par la même, la fierté des noirs. Il y démontre que l’Egypte ancienne, qui influença la civilisation grecque, donc la civilisation européenne, était noire. « Le peuple noir n’était donc pas entré dans l’histoire uniquement parce qu’il avait été l’esclave des autres »,assène Venance Konan. Une révélation sidérante pour ceux qui ne pouvaient pas admettre que les noirs aient pu être à l’origine de l’une des plus brillantes civilisations de l’histoire de l’humanité, mère de toutes les autres. De quoi redonner une certaine confiance aux Africains. Non seulement les égyptiens étaient des africains, mais sur le continent même, des peuples y vivaient au 15eme et 16eme siècles dans des royaumes puissants, structurés et riches. Civilisés, donc. C’est cela que les européens ont cassé quand ils sont venus se fournir en esclaves pour leurs besoins en  Amérique. La boucle est bouclée. En lisant ces lignes je ne pouvais m’empêcher de repenser à Nicolas Sarkozy, alors Président de la République française, lorsqu’il prononça ces mots à Dakar : « Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire ». Quelle erreur! Quelle faute même! Le travail de cheikh Anta Diop est fondamental au rétablissement de certaines vérités historiques. Mais il n’a pu encore, pour l’auteur, renversé la tendance, dans l’esprit des africains, sur qui les siècles de domination violente pèsent encore. 

C’est un texte qui dérange. Remontant aux racines du mal, il bouscule, par sa pertinence, aussi bien en Afrique que dans les pays riches. L’auteur y dénonce d’un côté la succession de renoncements qui ont conduit les africains à cette situation de « dominé-la-main-tendu », de l’autre, la main mise des pays développés sur les hommes et les richesses d’Afrique, qui, de l’esclavage à la colonisation, des « politiques de coopération » à la  « France-afrique », puis à ce que l’on appelle aujourd’hui «l’ aide au développement », n’ont eu de cesse de maintenir sous l’eau la tête des africains pour mieux les dominer. Ce qu’il appelle « la malédiction de l’aide ». Les africains estimant celle-ci légitime pour compenser l’esclavage et la colonisation, ils l’attendent sans percevoir ses effets pervers. Pour Venance Konan, il est donc bien temps que  les africains, « pour leur propre dignité (…), se prennent en charge et arrêtent d’attendre tout des autres ».

Etrangement, ce livre, dont l’écriture a débuté il y a un an, raisonne comme un écho avec les propos récents d’un leader africain, entré en pleine lumière lorsqu’il a reçu le Président Français, Emmanuel Macron. Il s’agit du Président de la République du Ghana, Nana Akufo-Addo, qui s’est exprimé en ces termes : « Notre responsabilité est de tracer la voie par laquelle on pourra développer nos nations nous mêmes. Ce n’est pas correct pour un pays comme le Ghana, 60 ans après les indépendances, d’avoir encore son budget de la santé et de l’éducation financés par la générosité et la charité des contribuables Européens. On devrait être maintenant capable de financer nos besoins basiques nous mêmes (…). Nous devons nous débarrasser de cette mentalité de dépendance, cette mentalité qui nous emmène à nous demander ce que la France peut faire pour nous ». 

Cette proximité de la pensée entre un leader politique anglophone et un intellectuel francophone, tous deux africains, ne manque pas d’interpeller. Comme si une prise de conscience s’opérait, maintenant, sur le continent. Comme si, surtout, cette prise de  conscience devenait, enfin, audible. 

Quand les idées rencontrent l’action politique, alors les lignes peuvent bouger. sans conteste, il se passe quelque chose en Afrique. 

Philippe Di Nacera   

Directeur de la publication 

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