Interview- Guy Marius Sagna (activiste sénégalais) après sa relaxe : « Aucune place à Gorée ne portera le nom de l’oppresseur européen »

L’inauguration sur l’île de Gorée de la place de l’Europe réaménagée soulève une polémique sur les réseaux sociaux, aussi bien à Dakar qu’à Abidjan. Guy Marius Sagna,  activiste  coordonnateur du mouvement « France dégage » et de la « coalition nationale contre les APE »  a même déchiré le 10 mai 2018  la bâche déployée pour l’inauguration. Interpellé par la police, puis relâché 24h plus tard, il se confie à Pôleafrique.info.

Vous avez été arrêté puis relâché pour vous être opposé à une place dédiée à l’Europe à Gorée. Pourquoi ce combat contre la place vous semble-t-il important ?

Marius Sagna : Nous avons considéré que cette place de l’Europe à Gorée est une place des oppresseurs dans un lieu qui symbolise l’oppression de leurs victimes. Cette place de l’Europe à Gorée c’est comme si on mettait des croix gammées dans des lieux fréquentés par des juifs, une place de l’Allemagne sur les Champs Elysées, le nom d’un violeur sur le corps de sa victime…Cette Europe impérialiste, de l’esclavage au stade néocolonial actuel en passant par la colonisation, ne mérite pas de place dans des endroits témoins de l’horreur, de la barbarie dont ont été victimes les ancêtres des africains et des afro descendants. Places également témoins de l’oppression actuelle de nos peuples.

Les autorités municipales estiment qu’une telle place est importante pour le pardon et  la réconciliation.  Pourquoi cet argument ne semble pas vous convaincre ?

Nous pensons que les autorités municipales ont été convaincues par des arguments en espèces sonnantes et trébuchantes. L’Union Européenne a payé 150 millions pour acheter le droit abject d’avoir sa place à Gorée. Nous comprenons que Gorée comme toutes les autres municipalités du Sénégal soient pauvres. Appauvries est d’ailleurs le bon terme. Nous comprenons que Gorée, plus que plusieurs autres municipalités sénégalaises, soit plus vulnérable du fait de son insularité. Mais cela ne saurait justifier d’ajouter à la profanation physique de notre peuple durant des siècles une profanation historique, mémorielle avec cette place.

La  place existe depuis 2003. Pourquoi vous indignez-vous maintenant au moment d’une rénovation?

Elle existe même bien avant 2000 disent certains. Mais là n’est pas le débat. Pour notre part, nous n’en étions pas informés. Nous ne savions pas qu’il existait pendant tout ce temps-là une place de nos oppresseurs à Gorée. Le saurions-nous même que cela ne changerait rien à la position juste et légitime du rejet de cette forfaiture, de cette offense commise par le conseil municipal de Gorée. Nous l’avons appris à l’occasion de l’inauguration le 10 mai dernier de la place aménagée.

Quelle  sera la suite du combat contre cette place de l’Europe? Pensez-vous qu’il sera gagné?

A ma sortie de la cave du tribunal de Dakar où je devais rencontrer le Procureur, les camarades de plusieurs organisations ont commencé à faire des suggestions quant à la suite de cette affaire place de l’Europe. Nous informerons l’opinion publique nationale et internationale quant au plan de lutte que nous adopterons. Ce qui est sûr c’est que le procureur qui a classé sans suite le dossier de mon arrestation se trompe s’il pense que c’est fini. Ce dossier ne fait que commencer et il va durer jusqu’au changement de la dénomination de cette place. Cette place va porter un nom respectueux de la mémoire des victimes ou disparaîtra de la surface de Gorée.

Les policiers qui me gardaient à vue me révélaient que dans m’armée ils disent « qui ose gagne, qui perd, perd » pour exprimer l’idée qu’il faut être déterminé quand on lutte. Nous avons la conviction que les mobilisations des descendants des victimes de l’esclavage, de la colonisation que nous sommes auront raison de toute résistance des promoteurs de cette place de l’Europe.

Quels sont vos moyens ?

Les moyens dont nous disposons sont notre indignation, notre conviction, notre détermination à laver cet affront, cette insulte que constitue cette souillure à Gorée.

Quels sont les objectifs de votre mouvement d’une manière générale? Et en dehors de la place de l’Europe, quels sont les autres thématiques que vous comptez attaquer?

Nos organisations sont réunies autour de la campagne contre la tutelle française sur le franc CFA dénommée « Pour la souveraineté monétaire FRANCE DEGAGE ». Mais nous sommes également unis autour de la conviction que le défi majeur que l’Afrique doit relever aujourd’hui est celui de la transformation structurelle des rapports entre notre continent et le reste du monde. Autrement dit nous sommes des organisations unies autour d’un engagement anti impérialiste. C’est dire donc que nous nous battons contre tous les instruments de l’oppression impérialiste à savoir les politiques du FMI et de la Banque mondiale, de l’OMC, les bases militaires étrangères, l’accaparement de nos ressources, l’utilisation de langues étrangères comme langue officielle, les accords de libre échange qui cherchent à transformer notre continent comme des marchés où tout se vend mais rien ne se produit.

Votre combat est-il similaire à celui de Kemi Séba? Sinon en quoi vous vous distinguez de lui?

Kemi Séba ainsi que les autres membres d’Urgences panafricanistes sont des camarades anti impérialistes. D’ailleurs la section sénégalaise d’Urgences panafricanistes est membre fondatrice de la campagne FRANCE DEGAGE. Nous partageons toutes les luttes contre le système impérialiste, pour l’émancipation de nos peuples afin de réaliser l’objectif de « l’union libre des peuples libres d’Afrique »
Interview réalisée par Nesmon De Laure, envoyée spéciale

Source : rédaction Pôleafrique.info

Vos commentaires via Facebook