Match fatidique / Par Pr SERY Bailly

Le vendredi dernier, lors d’un journal télévisé important, j’ai entendu parler d’un « match fatidique », à propos de la rencontre Côte d’Ivoire-Maroc. J’ai dressé les oreilles être sûr d’avoir bien entendu et pour comprendre. Fatidique !

Etait-ce un problème de vocable et de vocabulaire ? Ce sont des choses qui arrivent à tout le monde. Tout le monde n’est pas comme le petit Birahima de l’écrivain Ahmadou Kourouma. Lui, armé de plusieurs dictionnaires, s’assure du sens des mots qu’il emploie.

Cependant, mes oreilles ne se sont pas dressées pour une simple affaire de langue. Je me suis intéressé au non-dit qui venait ainsi d’être dit. Le vocable fatidique renvoie aux synonymes suivants : fatal, inévitable, funeste ou mortel etc. Ceux qui ont fait leurs humanités latines parlent de Fatum, ce destin qui décide sans demander notre avis.

Par fatidique, la journaliste voulait sans doute dire décisif. Elle ne souhaitait assurément pas que la décision fût funeste pour les siens, ce qu’elle avait malencontreusement anticipé.

J’ai entendu dire, sur une télé camerounaise, que nous avions remobilisé Drogba parce que la situation était gravissime. Sans doute pensait-on que nous ferions comme eux qui étaient allés chercher l’inusable Roger Milla pour relever un défi national. Je n’en avais pas entendu un traitre mot chez nous. Mais je me suis surpris à croire qu’on l’a appelé pour raison de renforcement moral. Notre mobilisation générale était fade ou tiède !

Aujourd’hui que nous avons été vaincus, on peut dire que la journaliste n’a pas commis de faute de vocabulaire. Erreur (linguistique) mais pas faute (éthique). Elle a eu l’intuition de la déroute avant tout le monde. Avant tous ceux qui disaient « ça passe ou ça casse ». La langue et sa langue lui ont fait dire que ça allait casser ! Certains qui n’étaient pas aidés par une mémoire fidèle, mais sans compassion, ont même pu dire « On gagne ou on gagne ! » Il ne manquait plus que le « c’est maïs ! »

En un temps où les prophètes pullulent, elle fut une authentique prophétesse. Elle traduisait une angoisse nationale dont les mots nous manquaient à nous tous qui ne voulions pas croire au sort funeste qui nous attendait.

Comme d’habitude, il y a toujours des incroyants ou personnes de peu de foi, comme moi, qui malgré eux continuent d’espérer qu’un miracle se produirait. Je confesse que je n’ai pas vu arriver les deux buts qui nous ont cloués au sol. J’étais en train de zapper du côté de RDC-Guinée et Tunisie-Libye. Malgré leur défaite 3 à 1, les Guinéens m’ont séduit avec leur effort de construction de quelque chose qui ressemble à un jeu collectif. J’ai admiré le courage de la Libye orpheline dont le sort était déjà scellé mais qui a vendu sa peau très cher, enrayant tous les assauts des Aigles de Carthage.

La journaliste avait raison parce qu’aujourd’hui, quand nous disons que nous avons subi une cruelle désillusion, nous avouons que nous nous étions illusionnés. On ne peut perdre que ce qu’on possédait, l’illusion notamment. Il en va de même pour ceux qui parlent d’élimination cruelle. Le fatum est sans cœur, sans pitié et donc cruel.

Nous connaissons la formule « jamais deux sans trois ». Qui a déjà entendu celle-ci « jamais trois sans quatre » ? Moi jamais ! C’est assurément la raison pour laquelle, ce lundi, je n’ai ressenti aucun séisme particulier dans les médias ivoiriens. Si vous avez senti quelque chose, à vous de nous dire à quelle magnitude vous le situez. Je n’ai pas senti l’émotion d’un Buffon effondré, même si son homologue ivoirien a demandé pardon à ses compatriotes. Nul ne se réjouit d’être éliminé, mais l’intensité dramatique ne se retrouve pas des deux côtés. Ni blasés ni révoltés seulement fatigués des incertitudes sportives, sociales et politiques.

Face au destin, les hommes savent qu’ils peuvent toujours recourir à des sacrifices pour s’apaiser et attendrir les dieux afin qu’ils leur soient de nouveau favorables. Sur l’autel de ce sacrifice se trouvent déjà le gardien de but Gbohouo qui est prêt pour son immolation, le Président Sidy qui n’a pas compris que son homologue n’était pas venu fraterniser ni faire « ami-ami » avec lui. Le coach belge imagine le destin qui l’attend. Son sort n’est plus suspendu. Il a été sage de s’en remettre à son employeur, mais les dieux et le peuple ont soif ! Dans la « hiérarchie sacrificielle » (R. Girard), il ne s’agit pas d’immoler de petits margouillats tête rouge.

La seule chose qui a été imprévue, et surprenante donc, fut cette personne qui a fait irruption sur la pelouse pour présenter sa pancarte demandant la libération de Gbagbo Laurent. Je ne l’ai pas vue de mes yeux mais on en parle. D’aucuns se demandent ce qu’il serait advenu d’elle. Elle serait au nombre des personnes à sacrifier pour expier cette défaite qualifiée d’éléphantesque par un jeune plein d’esprit. Avouons que sa démarche est plutôt originale et courageuse. Mais quelle idée de vouloir politiser un choc entre nations et entre nationalismes ! Qu’on le châtie donc avec toute la rigueur qui sied à son acte ! Que ce match fatidique lui soit fatal !

Qu’aurait-on pensé et dit s’il s’était mis nu, comme sur certains stades européens, pour courir dans une enceinte saisie par le doute et l’angoisse ? « Streaking » sous les tropiques ! Un rigolo à abandonner à la risée populaire ! Entre fatum et « wourou fatô », fatalité et « fatôya », n’est-il pas possible d’établir un lien ?

On aurait même pu croire que c’est une tactique pour distraire les Marocains et désamorcer leurs fétiches qui, manifestement, étaient plus forts que les nôtres. Pourtant quelqu’un a écrit qu’il fut le « héros de notre mésaventure ». S’il y a mésaventure, c’est qu’il a eu aventure, celle-ci ayant connu une fin brutale et laissant derrière elle amertume et ressentiment.

Nous nous consolerons à l’idée que, comme nous, le Ghana voisin, le Cameroun tant de fois redouté de nous, l’Algérie de Madjer, ni non plus la Hollande et l’Italie n’iront en Russie. Ce fut un match fatidique. Qu’on en reste là pour nous garder contre des humiliations plus affligeantes au pays qui célèbre cette année le centenaire de 1917.

Pr SERY Bailly

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