Nana Akufo-Addo : une conscience pour le continent africain? / Philippe Di Nacera

 
Il ne faut pas se fier aux apparences. Le Président Nana Akufo-Addo du Ghana a un air bonhomme. Un peu rond, lunettes rondes, un sourire chaleureux toujours accroché aux lèvres, la voix douce, il est récemment sorti de la relative discrétion qu’il entretenait depuis son élection.
 
En trois discours, brefs et retentissants, il a prononcé des paroles fortes. Si fortes qu’elles ont sonné comme des coups de tonnerre dans le paysage politique africain. Partagées des milliers de fois sur les réseaux sociaux, elles ont fait mouche, hissant le leader ghanéen au rang de « nouvelle conscience » du continent. Hasard ou pas, deux de ces discours ont été prononcés devant le Président français, Emmanuel Macron.
 
Nous ne connaissions pas l’homme. Jusque là, sa carrière publique l’avait vu gravir tous les échelons, sans éclat. Nous ne savions pas qu’il était un responsable éclairé. Que ses mots pouvaient claquer comme le fouet. Qu’il avait une vision, non seulement pour le Ghana, mais pour l’Afrique.
 
Il est sans fioriture, Nana Akufo-Addo. Il va droit au but et il y en a pour tout le monde. Il n’hésite pas à asséner des vérités qui piquent aussi bien les africains que les occidentaux. Un dessein de presse résume assez bien ce que le président ghanéen entend battre en brèche. Écoutons donc le Président Nana Akufo-Addo.
 
 
« Se débarrasser de la mentalité de dépendance » 
 
– 30 novembre 2017, le Président Emmanuel Macron est en visite officielle au Ghana, juste après le sommet Union Européenne/Union Africaine. La circonstance est banale, les mots non : « On ne peut pas continuer à faire des politiques pour nous, dans nos pays, dans nos régions, sur notre continent, sur la base du soutien que le monde occidental, la France ou l’UE, voudrait bien nous donner. Ça ne va pas marcher, ça n’a pas marché hier et ça ne marchera pas demain. Notre responsabilité est de tracer la voie par laquelle on pourra développer nos nations nous mêmes. Ce n’est pas correct pour un pays comme le Ghana, 60 ans après les indépendances, d’avoir encore son budget de la santé et de l’éducation financés par la générosité et la charité des contribuables Européens. On devrait être maintenant capable de financer nos besoins basiques nous mêmes ».
 
Abordant la jeunesse africaine, il veut renverser la table : « On ne va pas cracher sur une aide. Mais ce continent est toujours le réservoir d’au moins 30% des plus importants minéraux du monde. C’est le continent des vastes terres fertiles. Ce continent a la plus jeune population de tous les continents au monde. Donc il y a une énergie nécessaire, il y a le dynamisme, on l’a déjà constatéCes jeunes gens qui ont montré beaucoup d’endurance et d’ingéniosité en traversant le Sahara, trouvant des solutions pour traverser la méditerranée avec des bateaux de fortunes. Toute cette énergie, nous la voulons ici dans nos pays travaillant pour le développement. Et nous allons avoir ces énergies au service de nos pays si nous mettons en place des systèmes qui montrent aux jeunes que nos pays regorgent d’opportunités pour eux, qu’il y a encore de l’espoir ici (…).Nous voulons que les jeunes Africains restent en Afrique ».
 
Pour conclure, il en appelle à un nouvel état d’esprit en Afrique, en définissant les contours de « l’Africain nouveau » : « (…) Nous devons nous débarrasser de cette mentalité de dépendance, cette mentalité qui nous emmène à nous demander ce que la France peut faire pour nous. (…) Si nous changeons nos mentalités, cette mentalité de dépendance, cette mentalité qui dépend de l’aide et de la charité, nous verrons que dans les décennies à venir, une nouvelle race de jeunes africains verra le jour. Et cette nouvelle mentalité africaine, dont on parlait à l’indépendance sera une réalité de notre temps ». Tout est dit. Dès lors la toile s’enflamme.
 
– 2 février 2018, Dakar. Conférence sur l’éducation en Afrique. Nana Akufo-Addo est appelé au pupitre devant plusieurs chefs d’Etats et de gouvernements, dont le Président Macron qui s’est engagé à multiplier l’aide de la France par un facteur douze, la portant à 250 millions d’Euros. Il enfonce le clou dès l’entame de son discours : « Nous avons la population la plus jeune de la planète, dans le continent le plus riche, mais vivant dans les pires conditions. Ce paradoxe là doit être démantelé par l’éducation (…). Nous avons également un impératif (…), nous ne pouvons pas dépendre des autres pour financer l’éducation de nos pays (…). Je ne dis pas qu’il faut tourner le dos aux contributeurs, à ces nobles bailleurs qui nous soutiennent (…) mais si nous définissons des politiques qui s’adaptent à nos besoins, nous serons toujours au contrôle. Est-ce que les fonds sont disponibles sur notre continent? Oui! Nous en avons en abondance (…) si nous éliminons la corruption (…), si nous empêchons la fuite des capitaux. Depuis dix ans, 50 milliards de dollars sont envoyés chaque année hors d’Afrique à des fins illicites. Pouvez-vous imaginer ce que nous aurions pu faire avec ces sommes? Cela est notre défi ». Deuxième coup d’éclat, nouveau rebond sur la toile.
 
– 8 février 2018, le Président Nana Akufo-Addo prononce son deuxième discours sur l’état de l’union devant le parlement ghanéen. Il y annonce ni plus ni moins sa décision de ne plus avoir recours à l’assistance du Fonds monétaire international (FMI). « Je suis ravi d’annoncer que le programme appuyé par la facilité élargie de crédit qui a débuté en 2015 et qui est soutenu par le FMI, prendra fin cette année (…). Nous sommes déterminés à mettre en place des mesures pour assurer l’irréversibilité et maintenir la stabilité macroéconomique, afin que nous n’ayons aucune raison de demander à nouveau l’assistance de cette puissante organisation mondiale ». Une mesure annoncée en juillet 2017 pour laquelle il tient parole huit mois plus tard, après le rétablissement des indicateurs macro-économiques de son pays (croissance, inflation, emploi).
 
Voici comment en trois mois, le Président Nana Akufo-Addo a secoué les consciences, gagné les cœurs et les esprits, pris un leadership sur le continent africain. Il incarne à ce stade le magistère d’une parole forte, franche et droite. Une petite musique, nouvelle dans la bouche d’un dirigeant africain. Impitoyable pour les élites, douce à l’oreille des peuples. D’abord interloqués, dirigeants, élites et citoyens, s’intéressent de plus en plus à cette voix inattendue et à la voie nouvelle qu’elle tente d’ouvrir. Les regards sont tournés vers lui. Nana Akufo-Addo sera -t-il entendu? Pourra -t-il transformer la gouvernance en Afrique? Réussira -t-il à incarner une Afrique debout, indépendante et autonome? Démagogue ou visionnaire? Rien n’est tranché à ce stade. Wait and see.
 
Philippe Di Nacera
Directeur de la publication
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