Politique ivoirienne : regard sur la recomposition/décomposition en cours / Philippe Di Nacera

Recomposition ou décomposition? Cela va vite. Très vite. Trop vite, sûrement. Tenter d’y voir plus clair dans cette accumulation de faits et d’événements qui se succèdent à grande vitesse, les mettre en lien les uns avec les autres, en perspective aussi, et y porter un regard distancié. C’est le rôle de l’observateur.
 
La recomposition en cours de la vie politique ivoirienne s’apparente à un « big bang », par sa soudaineté et son ampleur. Ce qui se joue devant nos yeux, depuis quelques jours, est un renversement complet d’alliances, que d’aucuns pourraient juger contre nature, y compris parmi ceux qui sont membres des partis concernés. La majorité rassemblée au sein du RHDP (Rassemblement des Houphouëtistes pour la Démocratie et la Paix), dont tous les partis se réclament du premier Président ivoirien, Félix Houphouët-Boigny, se disloque à l’initiative d’un de ses membres, le PDCI.
 
Le RHDP avait pourtant gagné toutes les élections depuis 2010. Cette arme politique puissante, bâtie en 2005 pour ravir le pouvoir d’Etat à Laurent Gbagbo et au FPI (Front Populaire Ivoirien), a rempli tous ses objectifs. La Côte d’Ivoire, elle, y a gagné une stabilité qu’elle attendait depuis longtemps, pour reprendre sa marche vers le développement. Une efficacité qui a poussé les six partis composant cette alliance, dont le RDR et le PDCI, à toujours resserrer davantage leurs liens, jusqu’à la dernière étape en date, qui faisait suite à une proposition d’Henri Konan Bédié, la fusion des partis de l’alliance au sein d’un seul et même « parti unifié ». Mais chacun voulait y aller à son rythme, avec des arrières-pensées pour 2020. Avant la présidentielle, pour le RDR et le Président Ouattara, après, pour PDCI et le Président Bédié. Chacun voulant être à la manœuvre pour choisir le candidat de son coeur ou de son camp.
 
Henri Konan Bédié a donc décidé de quitter la majorité houphouétiste au profit d’un rapprochement avec le FPI, d’orientation socialiste, dont le leader, Laurent Gbagbo, a été le plus grand et le plus dur opposant au Président Houphouët-Boigny. Sans parler de la crise socio-politique de dix ans, durant laquelle les deux partis, dans des camps adverses, se sont copieusement insultés. De surcroît, de récentes indiscrétions de presse ont révélé que le Président Konan Bédié avait été particulièrement actif auprès de d’Alassane Ouattara pour le transfèrement de Laurent Gbagbo à la CPI. Étrange idylle politique donc, que l’on peut aisément qualifier « d’alliance de la carpe et du lapin ».
 
Il faut donc s’interroger sur la cause profonde de ces changements ultra-rapides. L’élection présidentielle de 2020 approche à grand pas. La question existentielle est « qui sera candidat à l’élection présidentielle» pour la majorité?
Henri Konan Bedié a compris que son exigence « d’alternance » au profit d’un membre du PDCI pour être le candidat commun du RHDP (un terme qui m’a toujours surpris au sein d’une même majorité, employé, sans qu’il en démorde depuis, le jour de son appel de Daoukro), ne serait pas automatiquement exhaussée par la coalition au pouvoir. L’ex-Président, qui veut le pouvoir pour son parti, préfère donc tenter sa chance hors de l’alliance pour installer un militant PDCI au palais présidentiel. Mais le PDCI seul, peut-il y parvenir? La réponse à cette question donne la clé du rapprochement avec un FPI, jusque-là désuni, et qui voit dans le palabre des deux vieux leaders, Bédié et Ouattara, une aubaine pour revenir dans le jeu et retrouver une nouvelle notabilité.
 
De manière plus conjoncturelle, la recomposition a été précipitée par plusieurs événements successifs : la transformation du RHDP en parti politique unifié à l’initiative d’Alassane Ouattara, à un moment qui ne sied pas au PDCI (qui aurait préféré qu’elle se fasse après 2020); l’amnistie et la libération de Simone Gbagbo qui permet au FPI de retrouver des couleurs sous la bannière de la l’ex-première dame; la radicalisation d’Henri Konan Bédié sur son exigence d’alternance en 2020; l’agacement mutuel des présidents Ouattara et Bédié, chacun reprochant à l’autre de ne pas respecter sa parole; et, il faut bien le constater avec angoisse, un relent nauséabond d’ivoirité que l’on sent monter dans les profondeurs de la sphère politique comme dans les tréfonds du pays et qui commence à se traduire par un « tout sauf le RDR » de Ouattara, pour ne pas dire un « tout sauf les dioulas », nordistes et musulmans. * (cf article:Israël N’goran, un anti-dioula assoiffé de sang à vite guérir
)
 
Dernier étage de la fusée si on peut le dire. De plus en plus nombreux sont ceux qui, dans l’entourage du Président Bédié ou dans la presse, affirment que le fameux candidat du PDCI en 2020, tant désiré, exigé par lui, ne serait autre que … Henri Konan Bédié lui-même! Et si c’était vrai? Outre le fait que cela, au sein du PDCI, indisposerait beaucoup de cadres, sauf quelques très proches caciques, un regard neuf serait posé sur le cours des événements et les décisions prises depuis 2010 par l’homme, président du PDCI, qui vogue allègrement vers sa 85eme année : le ralliement au second tour au candidat du RDR, Alassane Ouattara, en 2010, la mise en place d’un présidium du RHDP sous sa présidence, le soutien au président sortant, Alassane Ouattara, en 2015, l’idée du parti unifié, l’exigence d’alternance, etc… tout cela n’aurait été fait que pour baliser, caillou après caillou, le chemin qui créerait les conditions de sa propre candidature en 2020? De quoi créer un certain trouble, même chez les mieux disposés à son endroit.
 
C’est peu dire que ceux de la génération des « quinqua » du PDCI, les petits jeunes à l’échelle du parti, mais désireux de monter en puissance, suivraient leur vieux leader en traînant les pieds. Et que dire de ceux qui se voyaient déjà, comme Jean-Louis Billon, en haut de l’affiche? Ils n’avaient pas envisagé l’idée que l’alternance au sein du RHDP, à l’origine de la rupture entre Bedié et Ouattara, et par eux relayée à l’envie depuis 2014, avait un tel dessein.
 
Quant à l’alliance avec le FPI, on ne peut la lire autrement que comme une mise en commun d’intérêts conjoncturels, chacun se servant de l’autre comme marche-pied. D’un côté il s’agit d’une tentative de réussir là où ça n’a pas marché avec le RDR, pour imposer un des siens en 2020. De l’autre, une manière de revenir dans le jeu avec une chance d’accéder au pouvoir, même par une petite porte. Quel crédit faut-il accorder à une telle alliance de circonstance? Et surtout, cela fait-il un projet pour le pays? 
 
Le constat est accablant. Que l’on prenne les causes profondes ou conjoncturelles, nous ne voyons là qu’une seule et unique obsession politicienne. On est loin, bien loin, d’une réflexion sur l’intérêt supérieur de la Côte d’Ivoire. Loin aussi de la prise en compte de l’histoire récente et dramatique du pays. Cette mésentente entre les enfants d’Houphouët nous renvoie 25 ans en arrière. L’on ne peut que craindre avec tristesse que les mêmes causes produisent les mêmes effets, redoutés par tous les ivoiriens, médusés devant le spectacle qui leur est offert : la haine et la violence.
 
Où sont la vision et la hauteur de vue dans tout cela? Où est la prise en compte « du temps long », seul à même de convenir à l’idée qu’on se fait d’un pays à bâtir? Où sont, enfin, l’intérêt et le bien être du peuple ivoirien?
 
L’horizon, en Côte d’Ivoire, semble s’arrêter en 2020. C’est une faute contre le pays. Une responsabilité que l’histoire jugera. 
 
Philippe Di Nacera
Directeur de la Publication
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