Reportage / Joal (Sénégal), 17 ans après la disparition de Sedar Senghor, voyage au bout de la maison du lion

Alors que l’actualité d’une «place de l’Europe » à Gorée, au Sénégal, défraie  la chronique dans les communautés africaines et sur les réseaux sociaux, nous embarquons pour Joal, ce samedi 12 mai 2018.  Joal est le village natal du chantre de la négritude, Léopold Sedar Senghor, situé à 129 km, au Sud-Est de Dakar. Comment est conservé son héritage, dix sept ans après sa disparition?

Être une passionnée de Senghor et séjourner au Sénégal sans visiter Joal ? Impensable ! Joal, c’est le village qui offre à l’humanité Léopold Sedar Senghor, chantre de la négritude et de l’universel. Ce samedi 12 mai 2018, c’est d’un trait que votre reporter  boit son café au petit matin. Il faut faire vite. Babacar Thiandoum, journaliste sénégalais se propose d’être  le guide. Il  est déjà  présent à  la résidence  qui nous héberge au quartier sacré cœur de Dakar, la capitale. C’est le début d’une journée sacrée. La température est clémente. 19 degré.

Gare routière des beaux maraîchers, un beau  point de départ

L’aiguille affiche 8h15 quand vos deux journalistes se posent à la gare routière. Pour l’ivoirienne, cette gare est un joyau. La gare routière les beaux maraîchers de Dakar a des ressemblances avec celle d’Abobo N’Dotre à Abidjan.  Mais elle est plus spacieuse. Elle est gardée par la police, de quoi rassurer le voyageur. Cette gare tranche, par ailleurs, avec la boueuse d’Adjamé toujours dans la capitale ivoirienne. Elle pourrait inspirer le projet de gare routière au niveau de la casse. Bref !

Aux beaux maraîchers ici, un parking est réservé aux lignes internationales (Bamako, Ouga, Niamey, Abdjan…), un autre aux lignes nationales.  Les véhicules sont disposés selon leur taille. Les cars, les minicars et les taxis-brousse.

C’est pour  une Peugeot 504 dégarnie,  qu’optent les deux confrères en partance pour Joal, à 129km au Sud-Est de Dakar. Sept voyageurs sont parqués dans le véhicule conçu pour cinq passagers en dehors du conducteur.

 La gare est belle certes. Mais ce  n’est pas toujours le cas pour ses véhicules.  La carrosserie de notre voiture  est désuète. A peine vos pieds touchent-ils le tapis défraîchis. Qu’importe. Coincée, sur la deuxième banquette arrière, entre deux voisins, on peut tout de même savourer le déplacement.

Quelques 15 kilomètres franchis, dans la banlieue dakaroise, et regardez à droite, c’est le cimetière militaire de Thiaroye!  Dans Hosties Noires, Senghor évoque Thiaroye à travers son poème liminaire.  Il clame sa solidarité d’avec les tirailleurs sénégalais massacrés. Massacrés alors qu’au retour de la guerre en novembre 1944, ces soldats démobilisés et originaires de plusieurs pays africains,réclamaient à juste titre leurs arriérés de soldes et primes.

Quand vous traversez cette banlieue de Dakar qui mène à la ville de Rufisque, ces vers écrits en 1940 vous reviennent en tête.

«Je ne laisserai pas-non !- les louanges de mépris vous enterrer furtivement.

Vous n’êtes pas des pauvres aux poches vides sans honneur

Mais je déchirerai les rires banania sur tous les murs de France.

Car les poètes chantaient les fleurs artificielles des nuits de Montparnasse

Ils chantaient la nonchalance des chalands sur les canaux de moire et de simarre »

Des écoliers sénégalais en pleine excursion à la Maison du Lion à Joal, le 12 mai 2018. (ph: Nesmon De Laure)

Pour la petite histoire, l’ex président français, François Hollande est le premier homme politique de l’ancienne puissance coloniale à rappeler officiellement la tragédie de Thiaroye en 2012.

Des chevaux et des ânes pour les corvées

Cela fait maintenant deux heures de route.  Les trois voyageuses sur la première  banquette arrière qui  papotaient en langue  wolof semblent endormies.  Notre taxi-brousse roule à une vitesse convenable.  Nous sommes au croisement Sindia, dans la commune du même nom, juste après celle de Diass, où se trouve le nouvel aéroport. On peut lire les indications d’adressage au carrefour. 

La flèche de droite pointe Popenguine, un célèbre village qui abrite chaque année, pendant la Pentecôte, un pèlerinage marial, autour d’une grotte où est apparue la vierge marie. C’est dans ce village où musulmans (majoritaires) et Chrétiens vivent en parfaite harmonie. Ce village a reçu le  Pape Jean Paul 2 lors de sa visite au Sénégal en 2012. C’est là où est né le Cardinal Hyacinthe Thiandoum, premier archevêque sénégalais, qui a dirigé le diocèse de Dakar pendant 38 ans.

 A gauche, la flèche indique Thiès, appelée aussi capitale du rail, car tous les trains venant de l’intérieur du pays et de Bamako (Mali) y passaient. A travers la vitre poussiéreuse on aperçoit les commerces. Fruits, bambinerie,  ferronnerie entre autres jonchent la route. Vous observez les animaux porter les bagages. Contrairement aux charrettes d’Abidjan où la force physique de l’homme entre en scène, ici ce sont les chevaux ou les ânes  qui assurent la corvée. Ce qui ne va pas plaire certainement  aux défenseurs des droits des animaux.

Tiens, tiens, nous sommes à présent dans la ville de Mbour,  devant le supermarché Auchan, laissant derrière nous, au loin à droite, la station balnéaire de Saly.  Attention au bouchon ! Le chauffeur du taxi brousse est obligé ralentir.

« Auchan s’implante au Sénégal ces derniers temps», affirme notre ami Babacar Thiandoum. A Dakar on remarque la présence du groupe de distribution qui propose des prix abordables selon des habitants. Ce qui constitue une concurrence pour les boutiques de quartier. «Auchan est partout. Les supermarché s’installent  dans tous les quartiers».

Le département de Mbour est sérère. Et de Mbour à Joal, on a une dominance chrétienne, dans un Sénégal à 90 pour cent musulman.  Les écoles catholiques et les églises sont légion. C’est aussi la zone pourvoyeuse de grands lutteurs sénégalais, à l’image de Yakhya Diop «Yékini» et Manga 2.

« Joal, je me rappelle !»

Notre taxi-brousse réussi à avancer. Bientôt la fin du voyage. Derrière nous, la route qui mène à Ngazobil, (6 km au nord de Joal), où se trouve une des plus anciennes missions catholiques du Sénégal et où a été formé Senghor entre 1914 et 1922.  «À l’âge de 7 ans, il (mon père) m’enleva des bras de ma mère et de mon oncle, pour m’envoyer à la mission catholique de Joal. Pendant un an, le Père Dubois, un Normand, m’a dégrossi avant de me faire entrer à la mission catholique de Ngazobil, à 6 km au nord de Joal, sur les bords de l’Atlantique.», raconte-t-il dans «Poesie de L’action».

Midi sonne. Bienvenus dans la commune de Joal-Fadiouth, à l’extrémité de la Petite-Côte, au sud-est de Dakar. Elle englobe les villages de Joal et de Fadiouth.  

Joal, le plus gros village est situé au bord de l’Atlantique. Selon les sources locales, Fadiouth  est le village le plus visité du fait de sa situation géographique.  Il s’étend sur  une île artificielle constituée d’amoncellements de coquillages et reliée à la côte par un pont de bois.

Toutefois nous choisissons la route de Joal, Joal de Senghor. Joal qu’il chante dans son recueil Chants d’Ombre à travers le célèbre poème « Joal, je me rappelle ». Le royaume d’enfance. La culture d’origine magnifiée depuis la terre d’accueil d’Europe. 

Oui. Vous êtes bien dans le sanctuaire de Senghor.   C’est ici qu’est  né l’apôtre de la négritude et le premier président de la République du Sénégal. L’homme de lettres, l’homme de culture, l’homme politique.

La cour familiale dénommée  la « maison du lion » ou « MbindDiogoye » en langue sérère  ouvre grandement ses portes aux visiteurs. C’est une petite bâtisse conservée pour l’histoire, à qui mieux-mieux. Le père de Léopold et ses cinq femmes ont vécu à cet endroit.  La dernière mise à jour de l’arbre généalogique fait état  de 2030 personnes disséminées à travers 33 pays au monde.

24ème né de la famille, le petit Léopold partageait les chambres de gauche avec ses frères. Aujourd’hui cette partie de la maison familiale abrite le parcours de l’ex président. 

Sur des tableaux apposés au mur, la biographie de Léopold Sedar Senghor est dressée. Le royaume d’enfance de 1906 à 1928, à Joal avec la culture occidentale à la mission catholique de Joal Dakar est dépeinte. Ses seize années d’errance soit de 1935 à  1945 en qualité d’enseignant sont résumées. De 1945 à 1960, c’est l’émergence de l’homme politique.

Un portrait en bronze du poète  se tient devant sa chambre à coucher. On peut également lire le texte apposé, le célèbre poème, « Joal, je me rappelle ».

Pour en savoir davantage sur l’organisation sociale et politique sérères, il suffit de se diriger vers la partie droite de la cour pour y lire les récits. Ces pièces de droite,étaient autrefois des chambres à coucher pour les sœurs Senghor. Elles sauvegardent aujourd’hui des ustensiles de cuisine, authentiques  de l’époque, hélas, envahis par la poussière. Le visiteur est un peu déçu de cet état de délabrement. C’est quand même de Senghor qu’il s’agit !

Cela n’enlève pas l’envie de voir plus, après la véranda. La chambre du père et la chambre de couche sont ouvertes aux visiteurs. La vétusté du lit, du matelas et de la lampe tempête vous parlent un langage du passé. Dans la cour arrière, le baobab tient encore.

La chambre des sœurs Senghor sert désormais de vestige délabré pour les ustensiles de cuisine qu’elles utilisaient. (ph: Nesmon De Laure)

 Au-delà de la maison du lion, c’est la sauvegarde de la culture africaine à la rencontre de l’universel qui est mise sur la table.

« Monsieur, c’est quoi un noir ? »

Étienne Dieng, le conservateur du coin se plait à expliquer l’histoire de la famille aux visiteurs. Ce 12 mai, il s’entretient avec des écoliers de Saint Jean Marie Vanie venus pour une excursion scolaire. Les enfants écoutent attentivement les anecdotes.

 « Léopold a fait la prison pendant 20 mois en Allemagne. Sa chance est qu’il parlait plusieurs langues.  Le français, le  latin, le  grec et l’allemand. Un jour il est interpellé par le garde pénitencier. Pour lui, un noir qui parle allemand, ce n’est pas possible ».  Etienne Dieng poursuit sa narration : « Léopold n’avait pas peur de ses geôliers. Il leur a  expliqué pourquoi c’est stupide  de faire la guerre. Il leur a parlé de Goethe. Séduit par le discours de Senghor, on fît de lui le traducteur en prison ».

Les écoliers semblent émerveillés par l’histoire. Une élève pose sa question…innocente. «  Monsieur, c’est quoi un noir ? ». « Un noir, c’est nous. C’est la race ».

 Léopold Joeph Saar, directeur de l’école primaire Saint Jean Marie Vanié, dans la localité de Diouroup sur l’axe de Fatick (ville du président Macky Sall), présente les enjeux d’une telle sortie scolaire.

« C’est quelque chose d’important pour les CE et CM, c’est-à-dire l’éducation de base. C’est la semaine de l’éducation de base et cette sortie est une partie pratique  du programme. Nous travaillons en ce moment sur  les anciens royaumes du Sénégal.  Pour les leçons d’histoire et de géographie, il est important que les enfants ajoutent  à la connaissance théorique, la pratique ».

Une méthode qui allie ludique et travail, de quoi intéresser davantage les enfants et pourquoi pas, susciter des vocations. 

Né en 1906, le poète sénégalais est mort le 20 décembre 2001, soit à l’âge  95 ans. Il est le seul président en Afrique qui démissionne en plein mandat pour se consacrer à sa passion. La poésie.  Son fils encore en vie, âgé aujourd’hui de  71 ans  n’a toujours pas d’enfant.  Léopold n’aura pas de descendants dans sa généalogie si les choses restent en l’état. Mais son héritage au profit de l’humanité  reste immense.

Une vue de la chambre du père de Léopold Sédar Senghor, avec la lampe tempête à sa place d’origine. (ph: Nesmon De Laure)

L’Etat sénégalais, l’Unesco, et tous les organismes qui s’intéressent à la mémoire gagneraient à aider pour la conservation de ce joyau.

Nesmon De Laure, envoyée spéciale

Source: Pôleafrique.info

 

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