Une tragédie africaine / SERY Bailly

Le chroniqueur VK s’est réjoui trop tôt de la situation kényane. Il y a quelques années voici ce qu’il a écrit : « La dernière élection présidentielle s’est terminée dans le sang. Mais les Kényans ont mis de côté leurs rancœurs, se sont réconciliés, et ont doté leur pays d’une nouvelle Constitution qui les met désormais à l’abri de telles mésaventures ». La tragédie kényane vient lui apporter un démenti qu’il doit regretter. Elle se poursuit en attendant que d’autres pays fassent la une des journaux.

Dès que la Cour suprême du Kenya a donné son verdict, je me suis dit que la tragédie kényane prenait une nouvelle tournure. Comme on dirait, hélas, à la boxe, « Soigneurs dehors, deuxième reprise ! »

La tragédie s’engageait dès lors que la Cour elle-même, tout en demandant d’arrêter le processus électoral, devait prendre quelques semaines pour donner ses raisons, maintenant la Commission électorale plus ou moins en l’état, ayant sur sa nuque le regard du chef de l’Etat et dans la rue celui de son opposant.

Bloquer les élections, problème ! Ne pas bloquer les élections, problème ! Comme dans nos contes où on rencontre un objet maléfique ! Le laisser au champ ou le ramasser et le ramener au village conduit au malheur !

Uhuru est le premier héros tragique. Accepter ou ne pas accepter ? Il a fini par comprendre qu’il devait accepter la reprise des élections. Raïla, lui aussi, se trouvait face à une tragédie d’un autre genre : boycott actif ou passif ? Chaque choix vient avec ses conséquences. CPI Damoclès sur la tête de l’un et de l’autre, chacun se croyant plus malin que l’autre ! Même en demandant à ses partisans de rester à la maison, boycott passif, il savait qu’ils avaient compris son mot d’ordre et nous les avons vus avec leurs gourdins et leurs machettes démocratiques.

Les résultats eux aussi sont liés au genre tragique. Les proclamer, problème ! Ne pas les proclamer, problème ! Les accepter, pour Uhuru, problème ! En raison du taux de participation qui est tout de même gênant pour lui. Mais comment pourrait-il les refuser ?

Alors, tragédie aussi pour Raïla. Ce taux pose un problème politique, celui de la légitimité, et non juridique, celui qui fonde une analyse et une décision de droit. Qui dit qu’un président illégitime ne peut diriger ? Les jeunes Américains qui disent « Not my President ! » n’empêcheront pas Trump de gouverner. On peut délégitimer l’autre sans pouvoir mettre la loi de son côté.

Raïla propose de tenir de nouvelles élections. N’est-ce pas triste comme manque d’inspiration ? On se retrouverait au point de départ. Et quand on pense à leur coût, n’est-il pas tragique qu’il soit élevé pour un abaissement dramatique ?

Aujourd’hui, on parle de recours. Déposer un recours ? Problème, dès lors qu’il a refusé de participer. Il ne peut se prévaloir de sa propre turpitude. C’est probablement ce que les juristes lui diront. Les Occidentaux qui lui suggéraient la voie légale font semblant de ne pas voir qu’il est dans une impasse. Malin, Uhuru dit qu’il attend les recours avant de proposer une solution d’apaisement. Il sait combien son adversaire doit être embarrassé. Des ONG peuvent l’aider à sauver la face en déposant un recours. Selon elles, les circonstances auraient dû dissuader la Commission d’organiser des élections. On l’aurait accusée d’encourager Uhuru à s’accrocher au pouvoir. C’est le drame d’akpani, la chauve-souris,  qui s’accroche aux branches, et du vent qui cherche à le faire décrocher !

Alors, Raïla se rallie au projet de boycott économique baptisé résistance nationale. Celle-ci mettra, hélas, du temps pour produire ses effets. En plus de ses partisans qui en souffriront, ceux de l’élu Uhuru pourront consommer à leur place. Leur mentor pourrait vendre son huile et son lait en cassant les prix pour que les pauvres de Kibera se mordent les doigts. Cette résistance civile suppose qu’on se trouve maintenant dans la phase postélectorale et consacre l’élection de son adversaire.

La tragédie se rapporte même aux noms des deux protagonistes. Ce sont des héritiers des querelles de leurs pères respectifs. Jomo Kenyatta n’avait pas de pire adversaire que le nommé Oginga Odinga. Après leur mort et celle du régent de la République, Daniel Arap Moï, le père du « Nyayoisme » (suivez mes pas), ils sont devenus les principaux acteurs politiques du pays de leurs pères. Le père Jomo, kikuyu et Président de la République, et le père Oginga, Luo et Vice-Président de la République, se seraient insultés publiquement avant que l’un n’emprisonne l’autre.

Cette tragédie concerne jusqu’au prénom du président Kenyatta. Il s’appelle Uhuru qui signifie en langue swahili, indépendance. Celui-là a-t-il obtenu celle-ci ? Mais le géniteur de l’autre a publié en 1967, chez l’éditeur Heinemann, un livre intitulé Not Yet Uhuru. En français cela a donné A quand l’indépendance ? Cette forme interrogative est relativement optimiste. Uhuru paraît accessible mais seule la date poserait problème. La version anglaise est plus sobre. Il suffit ainsi que Raïla rappelle le titre de son père pour interpeller son adversaire et lui faire comprendre « Not Yet President », pas encore Président !

Nous voyons donc qu’il s’agit d’une tragédie familiale et kényane. Comme dans toutes celles du genre, le destin est à la fois inexorable, inéluctable, et implacable. Il débouche sur le tragique de la mort de nombre de malheureux partisans. Dans les quartiers et dans les régions où ils vivent, affligés par la même pauvreté.

De pères en fils, nous sommes comme dans un véhicule sans frein allant vers un mur. Raïla croit être maître du frein parce qu’il a une capacité de blocage. En réalité, il croit être maître de l’embrayage. Mais hélas, ce n’est pas lui qui dispose de l’accélérateur. Pire encore, les véhicules automatiques n’ont pas de pédale d’embrayage. Comme les deux pédales se neutralisent on croit qu’on n’entrera pas dans le mur ! Un gouffre peut se substituer au mur et engloutir ces héros tragiques.

Avec la tragédie tout est prévisible et prévu mais inévitable. Souvenez-vous du nommé Œdipe. On lui annonça qu’il tuerait son père et épouserait sa mère. Qu’advint-il ? En voulant échapper à ce sort, il tua son père sur son chemin de fuite et épousa sa mère comme trophée. Tuer les pères ? Pour les Africains qui parlent de père de la nation, en oubliant ses enfants naturels maintenus en marge de la nation, c’est une tâche quasi impossible. Que le nommé Freud nous excuse. Alors, demeure le Kenya qui se trouve dans la posture de la mère. Qu’elle soit épousée ou violée, cela importe peu. Transformons cette tragédie en drame romantique en disant « Deux nobles Princes se battent pour dame Kenya !»

C’est une tragédie africaine. Le Liberia attend et retient son souffle, nous avec lui. Quelle idée de vouloir avancer sans examiner les réclamations des plaignants ! Il suffit de crier « Au voleur ! » pour que la foule s’en prenne à tous ceux qui courent. Rien à dire à propos de la RDC. Elle est en train d’accrocher son dossard pour le marathon de la tragédie !

Chacun accepte la Loi quand cela l’arrange. Force doit être à la Loi ! Mais qui la lui donne et qui la lui dénie ? Il est tragique que nous en soyons à nous demander qui a raison, qui a tort ! Quelle anomie ! Cette démocratie tragique ne fait plus pleurer parce que nous n’avons plus de larmes.

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